03 novembre 2016

 

Deux ou trois choses que je sais de Leïla Slimani, "Une chanson douce" (et aussi de Michel Houellebecq)

Edit suite à Prix Goncourt. Ça s'appelle de la synchronicité, et c'est emmerdant pour un peu. Je prépare ce post depuis une bonne semaine sur ce roman qui m'est arrivé dans les mains par hasard (merci H...) de cette auteure dont je n'avais jamais entendu parler et comme je le termine, elle choppe le Goncourt. Ça ne change rien au contenu de ce texte, mais quand même, c'est gênant.

Ceci n’est pas tant une critique du roman de Leïla Slimani qu’une réflexion, que j'annonce d'avance assez touffue, née de sa lecture.  J'ai trouvé ce bouquin à la fois bon et contestable, mais justement : il m'a fait comprendre que je ne me situais pas dans le même camp. C'est déjà beaucoup.

1. Le livre débute par une des scènes les plus insupportables/traumatiques et les mieux rendues que j’ai lu depuis longtemps : la nounou vient de tuer les deux enfants dont elle a la charge, on vient chercher les corps et les mettre dans des sacs plastique zippés. La langue est tenue, sans aucun dépassement émotionnel, ce qui par contraste évidemment souligne l'atrocité de la situation. Le reste du roman reprend le fil des actions qui nous ont amené là, notamment la dérive de la nounou, Louise, et les divers errements psychologiques de la famille qui l’employait, des hyperbobos du 10e arrondissement de Paris (il est producteur de studio elle est avocate).

2. Sur le site de Gallimard ils louent son « talent narratif incroyablement féroce ». C’est cette « férocité » que je conteste, parce que passée le premier chapitre-choc ça ne marchait plus avec moi. J’ai été gêné  par cette langue qui ne dépasse jamais,  cette langue que j’ai envie d’appeler « clinique » ou du moins la plus usuelle et la moins douteuse possible  : chaque mot placé parfaitement où il devrait être pour un récit qui ne devient que sa pure expression,  je veux dire un récit où le langage n’interfèrerait jamais avec la tenue du récit.
Ce fantasme d’une neutralité de la langue est un serpent de mer depuis au moins les années 50. Blanchot et Gracq se sont empoignés sur la question (Voir Antimodernes de Antoine Compagnon, pour ma ref sur ce débat, qu'il fait même remonter à Rimbaud vs Mallarmé mais ça me semble un peu plus artificiel).  Grosso modo Blanchot reprochait à Gracq de distribuer des dizaines d’adjectifs à la minute, ce qui certes permettait de retrouver un peu le caractère magique de la langue (les adjectifs proposent un monde des "qualités" c'est à dire "magique", voire "merveilleux" admet Blanchot) en peignant tout en "grand" (collez quinze adjectifs pour décrire une drosophile et vous aurez une grande peinture d'une petite mouche), mais se payait du coup par des enchainements de poncifs voire d’amphigouri, des grosses tartes à la crème qui ne servent à rien. Gracq reprochait à Blanchot sa langue qui dit non (et considérait a contrario que la sienne disait oui), qui fantasme sa dissolution en tant que véhicule de quoi que ce soit, il contestait sa quête d'une littérature sans auteur, sans sujet, sans objet, c’est à dire au dernier des derniers termes : du silence. Reprenant à Lautréamont un bon mot sur les écrivains de son époque il trouvait que tout cela, cette langue tenue jusqu'à la disparition, venait d'écrivains plus désespérés de coller à leur époque et à leur modernité (naissance du structuralisme, disparition des grands récits qui conduit à vouloir faire disparaitre le récit tout court, et le style avec en tant que le style est un reste de l'époque classique etc) que d'écouter leur voix, des écrivains qui se retrouvaient toujours à "courir derrière l'omnibus".
Gracq mettait dans le même sac Blanchot l'avant-gardiste (dont on pourrait même dire qu'il essaiyait de courir devant l'omnibus) et ces romanciers du nouveau roman qui intègrent l'appareil critique à leur littérature, font de la littérature qui répond à des problèmes littéraires et perdent du coup à son avis le rapport charnel à la langue telle qu'elle se déploie dans le monde.

Slimani qui cherche un genre d'efficacité romanesque maximale, ne doit pas penser à Blanchot tous les quatre matins. Mais elle use pour ce faire d'une langue qui dit non, qui disparait, qui voudrait entièrement laisser la place à ce qu'elle raconte.  Elle a fait ce choix stylistique de l'hyper platitude. Il y a à mon avis si l'on veut différence de degré plutôt que de nature entre elle et Blanchot, elle s'avère à mon avis aussi faire partie du camp du Non et de la disparition, même si son propos est extrêmement différent. Et derrière elle, elle prend pour les autres et je m'en excuse, je trouve que la littérature la moins stylée/la plus clinique possible est devenu un réflexe flemmatique maximal de nombre d'écrivain contemporains (parce que c'est plus "sûr" de tenter de faire du Carver que du Joyce), qui s'essaient à faire disparaitre le langage en confondant roman et relations de faits enchainés les uns aux autres. Et donc je me découvre dans le camp d'en face. J’ai réalisé à ma grande surprise passées mes années punks (que je résumerai rapidement par ma découverte totalement fascinée du camp du non, à l'époque tenu fièrement par Bret Easton Ellis) que je votais Gracq contre Blanchot. Et pour rendre le débat plus contemporain, David Foster Wallace contre Bret Easton Ellis.
C’est probablement DFW qui m’a fait pencher de l’autre coté, ou plutôt j’ai probablement découvert DFW parce que je commençais à pencher de l’autre coté, vers 2005 je dirais, quand j’étais encore un jeunot de 35 ans. Pour résumer leur querelle, Ellis reproche à Wallace d’être un  "sentimental" en "manque d'affection" qui passe son temps à geindre et à accumuler des dizaines de couches de langage pour finalement aller nulle part hors cette accumulation. Parce que Ellis lui écrit droit, direct, punchy, in your face, que rien ne dépasse, et donc que chacun de ses mots est au service de l’histoire, du propos, de la narration (le fameux « show don’t tell » victorieux sur tous les ateliers d'écriture de la planète). Et donc Wallace pense l’inverse, il reproche d'ailleurs à American Psycho à peu près ce que je peux ici reprocher à Chanson douce : de témoigner d'un état social mais, je cite, "rien de plus" : pour lui l'écrivain (c'est moi qui devine et interprète) a le devoir de se noyer dans la langue et ses usages pour tenter d’en extirper la vérité de ce que j’ai envie d'appeler l’interface, parce que nous ne sommes dans le monde qu’à travers le langage ou presque, et donc en se mettant en scène se débattant avec le langage et en le tordant comme il peut, l'écrivain explore non seulement son âme d'auteur, sa voix, mais aussi plus profondément la place du langage dans le monde,  presque il nous en sort, il nous permet de  regarder la matrice de surplomb pendant le court moment du texte, même si c'est un instant. C'est ça "dire oui", c'est dire oui aux capacités du langage d'exprimer ce qui n'est pas. Cette vue surplombante est le luxe ultime, le graal, le machin qui fait que la littérature n'est pas seulement une manière de raconter des histoires (exemple de littérature qui cartonne en librairie qui me vient à l'esprit : Maylis de Kerangual a beau faire du "docu roman" qui témoigne crument du réel elle n'en a pas moins un langage qui déborde et fait flotter tout ça ailleurs, je me base sur ma lecture excitée de Naissance d'un pont. Je crois qu'elle vote Gracq).
Bien sûr écrire bizarrement, à côté de la plaque, en mode expérimental, ne suffit pas, ou n'empêche pas de faire des mauvais livres (je n'aime pas Pynchon. Je n'aime pas non plus tout DFW, d'ailleurs, loin de là), on pourrait dire que le critère est le suivant, tout ce qui est "métalinguistique" (je le vole à Gracq, bien sûr) c'est à dire la langue qui parle de l'usage de la langue, la littérature qui intègre son appareil critique, tue le romanesque (parce que le romanesque demande un engagement direct avec le Monde), et finit  par rejoindre les forces du non, des mots qui tournent le dos aux choses et ne parlent qu'aux mots (DFW des fois plonge totalement dans ce piège là). La voie que j'esquisse est donc bien étroite. Trouver dans la langue un dépassement, qui permette ce "surplomb" de la langue, sans non plus tenir un discours dessus. Slimani a choisi le chemin plus clair de l'objet non-méta-linguistique qui ne prétend pas non plus à autre chose que ce qu'il donne. Disons qu'il y a là une facilité qui m'emmerde.

3. On a un peu vite considéré Houellebecq comme un "noniste" du camp blanchotien version désenchantée postmoderne. Enfin au moins les gens qui ne le comprennent pas, comme Pierre Assouline qui a écrit les pires âneries sur son sujet. C'est le problème : les traditionalistes pleins de bons sentiments littéraires haïssent Houellebecq parce qu'il écrit "mal" et le fait exprès, ils le considèrent au mieux quand ils ne le rejettent pas comme "mauvais" ou "facile" comme  un minimaliste/nihiliste enragé (adepte du fantasme noniste de disparition). Et pas mal de gens qui l'aiment aussi, le considèrent comme un noniste, parce qu'ils trouvent ça cool, le nonisme c'est punk. Il faut avoir des yeux pour voir et c’est clairement l’inverse : Houellebecq, très fourbement je vous l’accorde, mais indiscutablement, vote Gracq.
Il  peut écrire des phrases comme « Jean Pierre Trouduc se réchauffait des lasagnes Findus au micro-onde », certes, et alors ? Tout dans ses livres part de ce point là, qu’on pourrait assez facilement appeler « point de désenchantement », mais tout je crois, même son "non style" si travaillé, fantasme à chaque fois son dépassement (tiens, cette formule irait aussi comme un gant à Ballard).
On trouve une des clefs de ce dépassement dans son essai sur Lovecraft « Contre le monde, contre la vie ». Titre que j'interprète comme un défi (romantique) au monde, se battre contre le monde, je veux dire le battre, le dépasser (trouver le surplomb) plutôt que comme une volonté d'annihilation... Cet essai ironise assez magnifiquement sur le style lovecraftien (hyper-hyper-archi-amphigourique), il n'en est pas moins une démarche de réhabilitation de l’enchantement, parce que Lovecraft peuplait l’univers de terreurs ineffables dont nous aurions bien besoin aujourd’hui. Pas de la terreur, de l'ineffable.  Or l'ineffable est justement ce que les Ellisiens/blanchotistes (et Slimani) s'interdisent, les ellisiens parce qu'ils aiment les situations claires, les blanchotistes parce qu'en tirant ces fils du bien dire jusqu'au dernier retranchement il voudraient ne rien dire du tout, ou, pour faire joli, dire le rien. 

4. « Lovecraft contre le monde contre la vie » exige finalement une littérature qui se confronte à l’innommable. L’innommable n’étant pas du tout le rien ou le silence de Blanchot, mais son inverse absolu : le plein vibrant du chaos (oui, je sais...). Un gouffre avec des vents sublimes et glacés, le hurlement de la machine, ta peau contre ma peau, le changement de lumière au crépuscule sur les palmes rugueuses et desséchées des forêts primaires du Chacos, une paupière qui hésite à se fermer, l'écaille du poisson agonisant à la lumière du néon d'un bateau-usine, le reflet du dauphin rose sur le spandex du nageur pansexuel d'un jeu pornographique MMORPG 4.0, que sais-je, vous voyez ce que je veux dire.  C'est une affaire de sacré, de sacralisation ou disons de dé-désacralisation : de réenchantement. La littérature clinique joue à désacraliser (tout remettre à une objectivité glacée qui ne "ment pas"), l'autre rêve une "expérience intérieure" qui ne se trouve qu’hors de la convention de la langue, c’est à dire hors de son usage usuel, quitte effectivement à devoir enchainer les adjectifs (et Lovecraft les enchainait comme personne), même si ce n'est pas la seule solution non plus. Et du coup la langue efficace de Slimani se contente (à mon sens) d’une reproduction je dirais (pardon si c’est insultant) servile du désenchantement, c’est une langue morte pour une époque morte... alors que celle de Houellebecq (j'avoue que j'ai moins aimé la Carte et le territoire et que je n'ai pas lu Soumission...) malgré sa discrétion clinique apparente rue en fait dans tous les brancards, ou tout au moins nous fait approcher par saillies son désir de ruer, son désir de la possibilité de l’innommable (qu'on trouve aussi dans chacune de ses histoires : les cultes/sectes improbables, les orgies, les destructions totales de l'homme dans La possibilité d’une ile, et d'ailleurs ce titre... les exemples de descriptions d'objets "over the top" sont assez nombreux...).
La langue de Houellebecq est fonctionnelle comme le Findus la plupart du temps, certes, mais elle nous montre que même à barboter dans cette jelly industrielle il nous reste la possibilité de penser qu’on pourrait en sortir. Sortir du capital / retrouver la force magique de la langue ( je crois que ces deux expressions sont quasi synonymes, parce que je suis un gros innocent), toucher au fantasme poétique ultime qui est de déclarer le monde plutôt que de le raconter (ce que font les gens des sectes millénaristes soit dit en passant). De le refaire donc, quitte bien sûr à le détruire, plutôt que d’en témoigner. Même si les utopies de Houellebecq sont assez clairement des désastres ignominieux, elles servent quand même, elles poussent la langue à nous exprimer quelque chose qui n'est pas, et de même que ses histoires décollent en un "ailleurs" de science-fiction sa manière d'enchainer les mots peut parfaitement sortir du cadre, et même assez vivement, dans un gradient de l'innommé à l'innommable*. Houellebecq est un romantique (ben oui j'insiste...) qui joue tout en tension avec les témoignages acides hyper-cliniques devenus la norme. Et nous avons besoin de cette tension, sinon on est morts.
La littérature-témoin-de-son-époque n'est certainement pas mauvaise en soi, ne me faites pas dire ce que j'ai pas dit, il faut quand même un peu courir derrière l'omnibus,  mais si et seulement si on parvient à ruer dans les brancards métaphysiques (Vie et Destin de Grossman comme parfait exemple de faux classicisme et si j'ose dire de faux témoignage...). C'est peut-être même là qu'on commence à vraiment voler, je veux dire à vraiment écrire.

5. Ici chez Slimani et c’est le vrai reproche concret que je me permets de faire à ce bouquin, je me retrouve avec un enchainement de profils sociologiques entrainés par un flux de segmentations diverses dont ils ne peuvent pas se tirer. Le langage plat qu'elle emploie interdit qu'il en soit autrement. Les bobos sont bien pensants et égoïstes, les prolos sont durs, le marchand de sommeil ex camionneur qui s’est pété le dos est un enfoiré mais il faut bien qu’il vive, et personne, Louise l’anti-héroine mise à part (sa folie montante déplace un peu les lignes), ne dépasse son schéma sociétal et je n’ai accès à la « voix » de personne, rien qu’à un mouvement de pions dans l’immense échiquier social avec une fois l'histoire terminée des conséquence à la marge des actions des dits pions et c'est tout (et bien sûr quelques leçons à tirer sur les différences de classe etc). ça m'a fait à son meilleur (le mari de Louise) penser à un genre de Simenon, ce qui est un beau compliment, mais Simenon, pardon pour le sacrilège ne me fait 1/pas rêver non plus et puis 2/ ses personnages principaux ont quand même un truc en plus de leur condition (je dis ça de loin je connais peu).
Résultat : une résignation généralisée à l'horreur, à l’inéluctabilité des profils socio-psychologiques (voire une jouissance de romancière quant à cette inéluctabilité : c'est ce que veut dire le mot "féroce" avec lequel Gallimard vend le bouquin). Et du coup l’emploi de termes rapides et efficaces qui permettent de caser chaque mouvement/action de chaque personnage dans des boites bien prévues à cet effet. Je comprend l'attrait que cela peut avoir, d'autant qu'elle fait ça très bien. Mais c'est pas pour moi. Peut-être que je rate sa tentative de dépassement,  qu'elle est trop subtile pour moi, peut-être qu'en gros lourdaud "sentimentaliste" façon DFW, j'ai besoin qu'on m'annonce avec une trompette le moment où on va tenter le "dépassement". Mais justement.. ça revient à cette histoire de "déclaratif" dont j'ai parlé plus haut, si tu ne déclares pas le nouveau monde avec tes mots alors les mots perdent leur capacité à produire "du" monde.
Je ne nie pas non plus que le "vrai monde" fonctionne comme ça, comme un horrible grinçant mécanisme inéluctable. Je dis que je préfère la langue qui tente de l’enrayer, qui offre la possibilité de penser l'enrayement. Je dis qu'un écrivain ne peut pas se contenter de témoigner dans le procès sociétal,  surtout pas maintenant que tout s'écroule, encore moins, mais qu'il doit nous emmener hors le tribunal (on pourra m'accuser ici d'escapism. mais justement c'est toute la question : l'échappée, pas seulement de la vie quotidienne, mais du carcan perceptif/civilisationnel ou je suis enchâssé, la langue).
Je dis que même Houellebecq que tout le monde considère comme un héros des nonistes blanchotistes du 7e jour est bien plus un lovecrafto-tolkiennien du premier jour : il espère non pas pouvoir détruire le langage mais le dépasser, rien qu'un peu, et ce faisant obliger l’homme à dépasser sa condition, à respirer hors du sac qu'on lui a mis sur la tête. Évidemment au moment où il a écrit L'extension, l'emploi du langage Findus-DRH apparaissait comme un nouveau réservoir poétique, presque comme un dépassement de la langue... et du coup on l'a vu en faiseur d'une poésie facile (moi et mon quotidien merdique) qui n'était pas du tout le vrai fond de son travail (enfin j'avoue il aime bien s'amuser avec ça, ou, pour toujours en revenir au même point, il cherche son dépassement à partir de là).

6. Faisons maintenant le grand saut métaphysique. Le point commun entre Gracq et Houellebecq, c’est Tolkien. Gracq est le premier écrivain français à l’avoir reconnu comme un des grands auteurs du siècle. Houellebecq l’a aussi toujours défendu dans un pays où l'on continue à le mépriser (voir pour la démonstration la plus convaincante la scène de L’enlèvement de Michel Houellebecq qui lui est consacrée…). Chez Tolkien pour la faire rapide, la modernité dans le sens apocalyptique de « destruction de l’univers par la technique » est avant tout née d’une disruption du langage, d'une séparation du langage d'avec le monde et les choses, et de l'aspiration au silence de ce langage séparé  (ou plutôt à l'isolation absolue : la destruction par cette langue de tout ce qui n'est pas elle. Sauron veut chanter oui mais il veut chanter dans un vide absolu, pour lui chanter veut dire détruire l'Autre avec son chant. Sauron c'est Narcisse avec l'arme nucléaire).
Dans le Silmarillon (la Genèse du mythe tolkiennien) : aux premiers jours de la création du monde  par l'Iluvatar, les Ainur (anges premiers) reprennent en choeur la voix de l'Iluvatar et la planète nait. Melkor, l’un des Ainur, décide de produire une mélodie qui n’appartienne qu’à lui, une discordance... cette seconde ligne de chant entraine la cacophonie, les deux mélodies se combattent pour l'éternité (brisure de l'harmonie cosmique).
Le plan originel de l'Iluvatar: sa mélodie devait tisser le monde et elle serait ensuite reprise par la création en un ensemble d'échos infinis où chaque variation serait toujours accordée parfaitement à l’ensemble : la terre et puis les créatures qui y habitent, des arbres jusqu'aux montagnes en passant par les elfes répèteraient ou transformeraient à la marge chacun des motifs de la mélodie originelle. La langue des elfes, la langue parfaite telle que la rêve Tolkien, n’est que l’écho du monde et elle chante avec lui.
Melkor l'ange déchu (le diable: celui qui sépare) a peuplé la création d’êtres, des agents à lui, qui pensent hors la mélodie originelle.  Sa "seconde langue" trame la destruction de tout être, en tant qu'il est une progéniture de l'ennemi, l'Iluvatar. Et pour combattre les forces de cohésion de l'Iluvatar (l'harmonie et l'écho) elle emploie sa force de séparation (la plus puissante de toutes : l'abstraction).  La technique telle que nous la connaissons est pour Tolkien le produit de cet esprit abstrait qui aspire à la Séparation (celui de Melkor, mais aussi celui des Lumières et de l'humanisme scientiste qui fait la guerre à la nature).
J'ai conscience que ce discours a des relents dits "de droite", voir vaguement catho-fascisant, tout au moins non progressistes et/ou luddite. Je dirais qu'il est pourtant nécessaire d'avoir une idée de la Chute si on veut se relever du tas de merde où l'on rampe en 2016, et donc qu'il faut au contraire dé-droitiser toute cette pensée poético-messianique (et puis même le marxisme est une pensée de la chute et de la rédemption,  non ?). Je suis en train de comprendre au fil de mes lectures que c'est ce que Walter Benjamin essayait de faire, du messianisme de gauche, mais c'est hors-sujet.

7.  Il y a bien entendu une ivresse de la discordance : je veux moi aussi emmerder le grand chef d'orchestre, moi aussi je veux manger la pomme, distribuer le feu, etc. Mais justement, à l'heure du 20e siècle et encore plus du 21e cette volonté de disruption quand elle est mal employée est le pire des conformismes : les nonistes blanchotistes ne font finalement que reproduire leur mélodie originelle séparatiste : celle de Melkor, la seule qu'ils connaissent. Ce sont des fonctionnaires de la séparation. Moi qui suis aussi né dedans je veux (je parle des gens de mon "crew"), je dois, rêver défaire le joug séparatiste, je veux rêver la grande Cohésion, celle que j'entrapercevrais une micro-seconde si je jamais je parviens à ce surplomb. Et je crois qu'au fond, même si ce n'est probablement pas une position à la mode, le rôle de la contre-culture a toujours été de rêver la Cohésion perdue.
Le Seigneur des anneaux raconte une grande victoire contre Sauron (agent de Melkor), une victoire à la Pyrrhus au prix de la destruction de tout ce qui relayait encore jusque-là la mélodie originelle (les elfes, les ents notamment). On sait aux dernières pages ( le très triste petit chapitre sur le "nettoyage" de la Comté) que la chanson melkorienne continuera, elle est disons interrompue un moment,  elle va reprendre (le projet abandonné de suite du Seigneur des anneaux, située 200 ans plus tard, le montrait bien) alors que celle de l'Iluvatar s'éteint doucement... Les elfes sont aux havres gris, personne n'est plus là pour témoigner du temps où on la chantait encore.
Mais le langage offre toujours potentiellement un accès à cette "première mélodie" de la Cohésion. Il permet si on le malmène un peu d'invoquer les forces primales d'avant la Séparation. Houellebecq les a cherché chez Lovecraft et les a évoquées dans ses romans à sa manière évidemment parcellaire (ce n'est pas un reproche, c'est impossible autrement) et noyée dans des tonnes de cynisme plus ou moins endimanché, peut-être pour faire passer la pilule de ses ambitions (c'est évidemment par contre mon plus gros reproche. je trouve que son cynisme, passés certains stades très nécessaires de la critique, est une abdication qui va totalement à l'encontre de la grandeur de son projet. Il faudrait que je le relise pour préciser les moments où je le perds complètement. je me souviens particulièrement des Particules élémentaires mais je ne l'ai pas lu depuis 20 ans). C'est pour ça que Tolkien émaille son roman avec toutes ces poésies hyper-kitsch (que même un fan hardcore comme moi n'a jamais pu lire en entier). C'est si j'y comprends quelque chose le point commun entre Tolkien et Heidegger, de croire que seule la langue (la poésie) possède l'accès à la "vérité" des choses, quelque part bien enfouie entre les mots (mais on le remarquera assez aisément, ils en tirent des conclusions inverses : l'un est un nazi et l'autre un ennemi des nazis, voire même le père officieux des hippies et de la contre-culture. D'où encore une fois la nécessaire reprise par la gauche de ces questions messiano-poétiques abandonnées en chemin je suppose vers 68)
En 2016, la chanson "melkorienne" de disruption/négation du monde est en tous les cas devenue notre environnement, obligatoirement malade (le monde malade d'une technique née en opposition à lui et aspirant au fond à sa disparition, la "guerre contre la nature" etc). Le monde des elfes et l’écho des Ainur a à peu près totalement disparu, à peine un "fond diffus cosmologique" comme diraient les physiciens.
D’une certaine manière chaque tentative de dépassement/retournement/enchantement du langage par l’écrivain est un petit fantasme localisé de reconnexion à la mélodie originelle de l'Iluvatar. Depuis le surplomb peut-être qu'on pourra l'observer, la Grande Cohésion... La plupart des fois c'est raté évidemment, ça fait de la littérature de merde, obséquieuse et péteuse et amphigourique et ivre de son propre savoir et de son propre talent, quant elle n'est pas d'un cynisme plus dégueulasse que tous les gestes "cliniques" finalement bien pensants, je veux dire qui pensent bien faire, bien sûr. C'est pour s'opposer à cette facilité du sacré qu'on s'est mis à écrire clinique et désacralisant, quelque part pour se réapproprier la langue et mieux vivre avec au quotidien, je comprends bien. Mais en 2016 il est au bout du compte bien plus facile et sûr en terme de goût d'écrire clinique et "féroce" que de tenter de retourner le réel. Et même un auteur aussi qualifié de grosse brute cynique que Houellebecq nous montre qu'une langue partie de la boue de la modernité peut / doit fantasmer son dépassement. Et donc je trouve que Slimani abdique, c'est peut-être une question générationnelle, mais je ne crois pas.

Je ne suis pas sûr non plus que la vieille Cohésion de l'Iluvatar soit vraiment à notre portée, nous sommes les enfants du Grand Divorce, mais il est à nous d'essayer de lui donner une nouvelle forme, de tenter le pari de trouver depuis notre modernité "séparée" la Cohésion d'un nouveau monde (et donc, attention moment écologiste, de par exemple rêver une technique née de la volonté de Cohésion plutôt que de la Séparation), parce que revenir en arrière n'est jamais un projet politique, le seul retour en arrière est poétique, vers la Cohésion Perdue mais dans les conditions actuelles, avec le sac du moment sur la tête, avec nos possibilités actuelles de fissurer le sac actuel, pas en se remettant sur la tronche un sac estampillé 1788 ou 1913 voire 1940 (le modèle gestapo, si à la mode en ce moment). La Cohésion Cosmique n'a jamais existé, OK, OK, j'avoue, mais le fait qu'il y ait de la littérature nous montre justement qu'elle pourrait bien exister, qu'on peut au moins la penser, qu'elle flotte quelque part dans les interstices de notre logos séparatiste. A nous d'échouer, et puis de recommencer (l'Histoire comme enchainement de défaites nécessaires). Sinon, il ne nous restera que l’aspiration au silence.

* Trois extraits de La possibilité d'une Île, trouvés sur internet  :  Je fixai mon regard sur les pentes vertes, humides, j’essayai de ne plus voir que la brume – la brume m’avait toujours aidé. Les téléskis, dans la brume. Ainsi, entre deux guerres ethniques, ils trouvaient le moyen de faire du ski – il faut bien travailler ses abducteurs, me dis-je, et je jetai les bases d’un sketch mettant en scène deux tortionnaires échangeant leurs astuces de remise en forme dans une salle de musculation de Zagreb. C’était trop, je ne pouvais pas m’en empêcher : j’étais un bouffon, je resterais un bouffon, je crèverais comme un bouffon – avec de la haine, et des soubresauts 

Qu'est-ce qu'un chien, sinon une machine à aimer ? On lui présente un être humain , en lui donnant pour mission de l'aimer -- et aussi disgracieux, pervers, déformé ou stupide soit-il, le chien l’aime. Cette caractéristique était si surprenante, si frappante pour les humains de l'ancienne race que la plupart -- tous les témoignages concordent -- en venait à aimer leur chien en retour. Le chien était donc une machine à aimer à effet d'entraînement -- dont l'efficacité, cependant, restait limitée au chien, il ne s'étendit jamais aux hommes........ L'amour semble avoir été pour les humains de l'ultime période l'acmé et l'impossible, le regret et la grâce, le point focal où pouvait se concentrer toute souffrance et toute joie 

Rentrée ou pas je savais que cela n’y changerait rien, qu’elle n’aurait pas envie de me revoir, pour elle j’étais de l’histoire ancienne, et à vrai dire j’étais de l’histoire ancienne pour moi-même également, toute idée de reprendre une carrière publique, ou plus généralement d’avoir des relations avec mes semblables, m’avait cette fois définitivement quitté, elle m’avait vidé, j’avais utilisé avec elle mes dernières forces, j’étais rendu à présent ; elle avait été mon bonheur, mais elle avait été aussi, et comme je le pressentais dès le début, ma mort ; cette prémonition ne m’avait du reste nullement fait hésiter, tant il est vrai qu’on doit rencontrer sa propre mort, la voir au moins une fois en face, que chacun d’entre nous, au fond de lui-même, le sait, et qu’il est à tout prendre préférable que cette mort, plutôt que celui, habituel, de l’ennui et de l’usure, ait par extraordinaire le visage du plaisir.

11 avril 2013

 

le miracle est dans la question


J'ai vu Stalker de Tarkovski. Je suis tout tourneboulé. Je vais vous le résumer en 6 mots : le miracle est dans la question.

Jamais dans la réponse. Déshabiller l'univers c'est le perdre. Ni la raison ("professor"), ni la foi ("stalker"), ni l'esthétique ("writer") n'ont de prise sur le monde. Aucun protagoniste ne trouve dans la "Zone" ce qu'il est venu chercher. La zone est humide et la "chambre" finale sensée donner réalité aux désirs les plus intimes. Les trois hommes ces impuissants refusent finalement d'y pénétrer. Ils ont peur de s'y dissoudre. Ils échouent sur le seuil.  On ne sait jamais si la "zone" est vraiment dangereuse où si c'est la peur du danger qui l'est (la zone cherche-t-elle vraiment à les repousser ?). On ne sait pas non plus si l'on observe un monde ou la vision d'un monde (la caméra ne va pas nous faire le cadeau d'un regard "objectif" qui surplomberait la vision des trois acteurs. le seul regard extérieur que j'ai trouvé, c'est le mien...). On ne sait donc pas si ces rumeurs de miracles ont une quelconque réalité... mais cela ne change finalement rien. Le miracle existe pourtant. L'infini renouvellement du mystère.
C'est entrer dans le labyrinthe qui fait le miracle, pas le fait de parvenir à tuer le Minotaure et d'en ressortir "sain et sauf. Seule l'infinie épaisseur du réel est infinie. la science/raison tue l'esprit bien plus qu'elle ne tue dieu : le monde disparaît un peu plus à chaque fois qu'on l'éclaire. mais tout s'épaissit toujours pour celui qui sait voir. les lois du monde sont liquides. prégnantes, insaisissables (le monde est une femme).
La beauté ravageuse du mystère, elle est là la poésie : le poisson qui nage au dessus du carrelage dans dix centimètre d'eau bientôt caché par un nuage d'encre. dissipation, disparition comme seule et unique révélation (l'acousmatique de Tarkovski : cette magnifique musique/bande son humide nimbée de réverbération, ces sons qu'on entend sans jamais voir d'où ils viennent). L'infini de l'in-su ne fait que grandir. Seul l'incertain foisonne. Il n'y a de miracle que dans la capacité à se poser la question (la quête spirituelle). et de désastre que dans la formulation figée de la réponse.
Putain de film.


PS oui... je ne donne pas de nouvelles pendant trois mois et je débarque avec mes élucubrations sur un film de trois heures d'un cinéaste soviétique mort... Ma vie d'ici bas vaudra la peine d'être racontée d'ici peu quand j'aurai franchi un ou deux cap de finition de certains objets retors sur lesquels je travaille depuis quelques temps. Amen.

17 février 2013

 

Bataille informe


(lu sur le web)
Et Bataille, dans un article écrit pour la revue “Documents”, définit l’informe ainsi:
 “L’informe n’est pas simplement un adjectif ayant tel sens , mais un terme servant à déclasser, exigeant généralement que chaque chose ait sa forme. Ce qu’il désigne n’a ses droits dans aucun sens et se fait écraser partout comme une araignée ou un ver de terre. Il faudrait en effet, pour que les hommes académiques soient contents, que l’univers prenne forme. La philosophie entière n’a pas d’autre but: il s’agit de donner une redingote à ce qui est, une redingote mathématique. Par contre, affirmer que l’univers ne ressemble à rien et n’est qu’informe revient à dire que l’univers est quelque chose comme une araignée ou un crachat”.

14 janvier 2013

 

ai (21)


ai vu Gloria de Cassavetes. J'aime pas les films avec des enfants. j'ai pas dit que j'aimais pas les enfants hein. enfin pas trop ceux des autres. Bon je suis dubitatif. Gloria est une mafieuse qui décide de sauver de la mafia un enfant qu'elle doit tuer. Elle s'enfuit avec lui et sa cavale est assez époustouflante. Lente et en talons aiguilles et en tailleurs colorés. NY nocturne, bronx diurne, années 70. Plein de saxophone qui dégouline ne permanence, parfois jusqu'au point de rupture.

ai sauvé une oeuvre d'art. Vendredi au vernissage de la galerie S. On y montrait des morceaux de verres peints avec des clefs usb dessus et je me disais une fois de plus que je pige rien à l'art plastique. Une des de notre bande, une nouvelle qu'on voit assez souvent depuis quelques semaines, saoule à cause du rouge, qui pour une fois était bon, décide de partir avec une petite oeuvre encadrée. en mode ""ahahaha c'est hyper rigolo ça". Elle la glisse dans son sac, comme ça. On la sermone une fois à la sortie, en riant. Elle continue. On cherche un bar, avec le Bou on la resermone dans la rue une deuxieme fois, à tour de role. Elle continue. Je lui propose de ramener la toile à sa place, elle continue. Puis le Bou- décide de bou-der et dit qu'il ne veut plus rester, il se sauve sans dire au revoir, nous laissant R et moi seuls avec l'amie qui a merdé et sa meilleure amie qui jusque là trouvait ça elle aussi hyper rigolo, le larcin. Notre "petite voleuse" finit par faire une crise. Nous jette la dite oeuvre à la tronche et se barre, accompagnée de sa copine, qui est à deux doigts de prononcer des mots irréparables (et nous sommes sans nouvelles des deux depuis). je me sens méchant moraliste. R et moi nous retrouvons avec l'oeuvre sur les bras, qu'il faut ramener à la galerie S. Nous tombons sur les gens de la galerie en train de fermer la boutique, lui est resté digne mais elle est effondrée. l'oeuvre n'a pas de valeur marchande mais visiblement un lourd poids sentimental. Nous avons eu, admettons le illico, peur si ce n'est du coupage de doigt (sont italiens oui), au moins d'un accueil bien glacial. Mais non ils nous remercient mille fois et la galeriste, qui est magnifique cette précision a son importance pour la suite du récit qui arrive immédiatement, me prend dans ses bras deux fois. R. qui est resté derrière sur son vélo, voyant le spectacle, essaye de rappeler à la cantonnade que lui aussi il a risqué sa vie pour ramener le tableau "Hep ! Moi aussi ! ici ! hep ! là, sur le vélo, moi !". Mais la taulière n'en a que pour moi, et j'oublie un peu de lui dire que R. lui aussi pruex adversaire des viet kongs mérite autant que moi le hug prolongé. Nous avons tous fini dans un bar culte de Schöneberg, le Kumpelnest, oui il est dans le Berlin Sampler, c'est Mark Ernestus qui l'a fondé, vos missels page 323.

ai lu une bonne moitié de la Grande transformation de Polyani. Sur la mort du libéralisme économique (le monsieur a écrit en 1944 à une époque où personne n'imaginait qu'on oserai nous refaire le coup du capitalisme sauvage, mais il est beaucoup "relu" ces temps-ci), l'inanité de la notion de "marché", la débilité même de la croyance en son caractère "naturel". Peace. Suis maintenant sur avant l'histoire de Alain Testard, c'est tellement bien que c'en est pas croyable, les cultures d'avant la culture (ce qui ici vous le noterez scientifiquement ne veut rien dire, mais on s'en fout) c'est ma nouvelle obsession, probablement connectée à ma cabale contre le logos proliférant (voir le post précédent), tout ça. C'est rien que du banal. La recherche d'un ailleurs de la civilisation reste le fond pas plus neuf que ça de la question de toutes ces contre-cultures que j'ai pu avaler depuis que j'ai eu vingt ans (et j'ai reçu ce week end de CB une paire de photos faites au Père Lachaise en 1990 où je ressemble à un jeune cadavre en dock marteens, CB a été très délicate de ne point poster la chose publiquement, je l'aurai eu mal vécu). Je porte maintenant surtout des tennis, et j'irai à Gobekli Tepe avant que le monde ne soit vieux, je le jure ici solennellement.


06 janvier 2013

 

Le prix de la langue, David Foster Wallace - Le roi Pâle


Bonne année cher lecteur. Que ton doigt trouve souvent le sachet en 2013. Pardon pour la longueur de ce post. ça fait deux mois que je veux l'améliorer pour le poster et j'ai décidé de me contenter de le poster. Passe ton chemin si tu n'es pas d'humeur à lire mes élucubrations en forme de notes.

Je vais passer rapidement sur la question assez peu intéressante du j'aime/j'aime pas. Je dirais que LRP est un livre prodigieux. Pénible et prodigieux. Qui présente en plus de toutes ses difficultés évidentes (sa langue difficile) la pénibilité supplémentaire d'être compassionnel. De souffrir de la souffrance, de la pleurer. Cet espèce de religiosité / trace de catholicisme (de socialisme ?) le met directement en porte a faux avec les nombreuses techniques littéraires dites post-modernes auxquelles DFW nous a habitué et qui sont ici abondemment employées (flux de conscience, récit éclaté ou même présentant ouvertement sa déconstruction, narration de l'acte de narration par le narrateur et autres notes de bas de pages qui mettent en abime à l'infini, quand elles ne font pas progresser l'intrigue plus vite que cent page de "texte principal" etc.). Je pense que cette compassion est la clé de son travail et la clé de l'énervement de plus d'un à sa lecture. Mais je voudrais ici passer sur les questions de goût et de couleur et me contenter de soulever les enjeux que j'ai vu dans ce livre monstre.

1/ Comptabilité et âge de l'information
LRP raconte la vie d'un centre des impôts de l'Illinois USA dans les années 1983-1986. Et particulièrement celles de quelques uns des employés (dont évidemment non pas un mais DEUX David Wallace…). La comptabilité appliquée à la fiscalité est la source même de l'écriture. On n'a pas commencé à écrire pour se raconter des histoires mais pour compter, et probablement pour calculer les prélèvements fiscaux. L'aleph qui est devenu la lettre "a" était à l'orgine (loin chez Sumer ou peut être encore auparavant), une représentation du boeuf qui en permettait justement la comptabilité. En inventant un moyen d'enregistrer les débits et les crédits on a mis en place un système capable d'enregistrer tout court. Et donc de transmettre. Les scribes ont peut être bien sans s'en rendre compte, peut être même à leur corps défendant, fait basculer le monde humain dans le monde de la culture "moderne". Ils ont fait basculer la langue qui est devenue un objet autonome du monde qu'elle avait à décrire, l'écrit n'étant en relation ni avec le locuteur ni avec ce qui est désigné, il est là passif, il transmet, seul, qu'on le veuille ou non. A-t-on été conscient du séisme, aussi important que la maitrise du feu ou la station debout des ancêtres encore plus reculés ? Je ne sais pas si les scribes étaient malheureux ou fiers ou les deux, mais à lire LRP, les comptables de l'Illinois le sont. Et nous sommes en grand danger de tous le devenir. Wallace s'essaie dans Le roi pale à nous montrer que nous vivons en ce moment une révolution du même acabit que celle de l'écriture. Une nouvelle autonomisation du langage (appelé maintenant "information") qui va un peu plus nous éloigner du monde, ou nous rentrer en nous même. Narcisse s'habille casual le vendredi.

Les comptables de l'agence de L'IRS de Péoria en 1985 sont confrontés à la nouveauté informatique. À l'aleph de nos glorieux ancêtres en sandales correspond le Cobol et les cartes perforées de nos pères (souvent en sandales aussi, il est vrai). Et ce nouveau moyen de traiter l'information a pour particularité de s'occuper de la manipulation des données plutôt que d'informations tirées de la réalité extérieure. Je veux dire que ces gens ne traitent qu'à la marge de qui déclare quoi pour ses revenus 1985, ils traitent avant tout de processus d'amélioration de modeles statistiques de traitement des données collectées (dont les "procédures" nous sont décrites par le menu. c'est là que wallace doit perdre le plus de lecteurs). Ce qui les éloigne fort des scribes-percepteurs d'il y a 5 000 ans.

entrer en ligne de compte… décider donc de ce qui est important, de ce qui doit être transmis.

L'invention de l'écriture par les comptables a donné la possibilité de la transmission de la culture, des habitudes, des légendes, des religion, de l'esprit. L'écriture transmet l'information comptable mais aussi la parole de l'homme. L'invention (et surtout la manipulation informatique) des méta-données (données sur des données) par les nouveaux comptables informatisés ouvre une nouvelle ère. Une ère où la parole se démultiplie à l'infini et perd toute valeur, comme le Reichsmark de 1923. Les comptables sont les pionniers de ce qui commence maintenant à véritablement façonner entièrement notre univers économqiue et technologique : les pionniers de l'âge de l'information (Google, Facebook mais aussi le GPS, la réalité augmentée etc etc etc etc). Les pionniers d'une réalité où la parole n'a plus aucun prix, où le langage est tout, mais la parole rien, et le "phénomène", encore moins.

2/ âge de l'information et ennui
Le roi pâle est un livre sur l'ennui. C'est la thèse la plus courante des chroniques que j'ai pu lire à droite à gauche. Il traite avant tout de l'héroisme magnifique parce que jamais célébré, de la résignation à l'ennui suprème de la vie moderne, résignation portée à son point d'orgue par les agents de l'administration fiscale dont les tourments insipidissimes nous sont racontés par le menu, jusqu'aux plus rigides des procédures de contrôle des vérifications, jusqu'à la composition des formulaires. Le roi pale est un livre effectivement fastidieux. J'ai envie de dire faste-tedious : de l'ennui avec faste. Une orgie d'ennui. La pauvreté du matériau narratif est aussi une coquetterie d'artiste. il en va de la comptabilité et de son ennui comme des graisses ou des feutres de Beuys. faire de l'art avec un matériau sans intérêt est quelque part plus noble qu'avec un matériau noble. Ce genre de réflexion.

L'ennui y est célébré comme l'héroisme réel de ceux qui n'attendent aucune récompense du sacrifice suprème de leur vie à l'épouvantable routine qui les submerge. Toute une religiosité de l'ennui est suggérée. Parce que bien entendu l'ennui de la vie moderne de bureau est comme la mort, inéluctable, infini, éternel, absolu. C'est le pilier de la raison nouvelle. Le capitalisme, le néo libéralisme, le reaganisme (et ses reganomics, d'ailleurs mentionnés moults fois) ne sont pas le vrai adversaire. le mal est plus profond que cela. c'est l'age de l'information et son ennui insupportable qui dévorent la société à petit feu. c'est le langage devenu donnée, devenu fou. c'est la "réalité augmentée".

La fracture de classe ne se fait plus tant, à l'âge de l'information, entre les bien nourris, les nantis et les pauvres. ces catégroies existent mais elles sont aussi confrontées à d'autres lignes, segmentations sociales : le degré d'ennui, d'incommensurable ennui vécu. C'est à cela seul que se mesure nos vies. Ni à notre mort, ni à nos richesses, ni à notre honneur, ni à notre piété. A l'ennui. Et les comptables/agents du fisc deviennent des prêtres d'un culte qui fait de l'ennui une valeur héroique de sacrifice, christique.

Un ennui auquel on consacre sa vie. Ce retournement de la notion d'héroisme en son contraire je l'ai vécu dans ma chair (mon âme) blessée les nombreuses fois où j'ai pu pratiquer des métiers ou des jobs de merde à faire des trucs de merde et à essayer de me dire qu'il y avait une dignité particulière à survivre dans un tel environnement de merde. a essayer de trouver de l'intérêt là où il n'y en avait pas. à essayer de me dire que quelque part au moins je vivais une expérience véritable, justement parce qu'elle était si communément ennuyeuse, qu'elle était donc "réelle". j'avais donc du DFW en moi peut être un peu… A essayer de me dire que finalement ceux qui avaient la belle vie se détournaient du véritable coeur de la société, qu'ils vivaient en aristocrates (bref qu'ils méritaient d'être pendus). Et se découvre une segmentation selon l'ennui qui correspond au degré de confrontation avec le logos proliférant. Ceux qui peuvent s'en détacher vivent encore un peu.

Par exemple à faire des listes de départements français et de leurs préfectures pour des annuaires de sites web où à vérifier des listings de données, d'url de blogs, ou de longitudes de villes australiennes, que divers logiciels avaient produits sans intervention humaine. Les gens qui ont pu travailler chez Google dans leurs entrepots de merde en banlieue de Dublin produire du check up d'informations algorythmées par des cerveaux siliconné à Los Angeles ne me diront pas le contraire (j'ai eu une fois le droit à un témoignage direct de la ségrégation qui y règne entre prolétaires et seigneurs de l'information. ségrégation marquée par la couleur du badge, qui implique des différences de salaires mais surtout de condition de vie, et surtout d'ennui). Les vendeurs de mots clefs non plus, tout à leurs statistiques sémantiques, à leurs listings d'enchères de mots clefs vendables pour un revendeur de chaudières ou de solutions logicielles. Là aussi j'ai du témoin direct. Ils se coltinent en plein dedans cet espace immense infini et croissant, cette zone grise en expension infinie entre langage et information. Ils se coltinent à plein notre mise à l'écart du réel. la substituion du réel par l'information. ils appliquent au réel dans son entier ce que les comptables de 1985 n'appliquaient encore qu'aux impôts et aux comptes. Les agents du trésor et l'hallucinante horreur rampante de leur tâche, donc. mais eux au moins ont effectivement un job dont la mission fait sens, ce qui n'est pas du tout donné à tous. Leur ennui est ici si puissant qu'il devient aussi la constituante principale de leur vie personnelle, de leur monologue intime qui tourne en boucle. Ils deviennent l'ennui de leur tâche. Leur pensée se répétant à l'infini sur des schémas similaires aux formulaires dont ils doivent assurer le contrôle. ils sont pollués, colonisés par les procédures qu'ils mettent en place

IL y aura ici toujours un con pour dire qu'il n'existe pas de sot métier. Le monde d'aujourdh'ui est gavé jusqu'à la moele de sots métiers absolument effarants et c'est peut être même ce qui fait sa vraie particularité par rapport aux autres, les mondes d'avant ou d'ailleurs, bien plus que la pseudo abondance ou le progrès technique, car qu'on le veuille ou non ce à quoi nous consacrons nos vie nous définit, et la souffrance non dite de cette immersion dans la sottise banale de l'univers professionnel tel que le vingtième siècle (bon, Bartleby de Melville suggère une origine quelque part au 19e siècle) l'a inventé finira peut etre bien par avoir raison de cette planète.

Orgie d'ennui et pluie de données polluantes pour le cerveau. Dans Le roi pâle, l'ennui est pris en flagrant délit comme il s'infiltre dans la psyché de ceux qui y ont consacré leur vie. Et c'est là que la masse de données traitées, le fait de traiter de méta-données, de données sur les données plutôt que de cas "concrets" entre en jeu. Parce que à vivre sur des récits de récits de récits et autres méta-récits, l'écriture qui s'invente dans le nouvel âge de l'information, qui s'invente avec ces comptables pionniers et va façonner la civlisation de demain (et donc d'aujourd'hui, c'est là qu'il est redoutablement efficace de placer le livre en 1985), cette écriture-là ne va plus tant transmettre une conscience de soi dans le monde qu'une conscience de soi tout court. c'est aussi ça le "même".

3/ Le roi pâle est un livre sur la conscience de soi pathologique. Sur une solitude cosmique, absolue.
c'est donc en quelque sorte une méta-littérature : un livre qui traite des dégats de la littérature, des dégats de la culture, des dégats de la civilisation (la civilisation est ici assimilée à l'outil de la littérature, la langue. il ya correspondance totale entre langue et civilisation. l'essor de l'une et sa disparition sont une seule et meme chose. une langue morte est une civilisation disparue). Le roi pale ou des dégats nouveaux de la civilisation nouvelle.

La littérature comme malheureuse conscience de soi. la culture comme malheureuse conscience de soi.Le roman de l'émergence d'une conscience malheureuse. celle-ci est logée dans la vraie vie, elle n'est pas un truc d'écrivain, une chialerie à la houellebecq quand il est mauvais, elle est la vie. La vie est devenue entièrement et sasn aucune restriction un objet du langage. et l'homme une pure conscience de soi qui ne pense plus que la conscience de soi.

conscience en tant que connaissance reflexive de sa propre existence. acquisition de cette conscience, totalement isolée de tout monde extérieur. Solitude infinie.

Misères de la sur-conscience de soi à l'age de l'information. Pathologie. Le roi pale est un livre sur l'horreur du langage. le ressassement qui nous fait office de psyché. Qui prolifère comme une nano-machine post apocalyptique et nous dévore notre capacité à saisir le réel. Qui devient le réel à la place du réel. ces données sur des données, cette reflexivité infinie auquel est confornté le fonctionnaire qui n'a jamais à se saisir d'autres choses que de rapports et de rapports sur des rapports. Le roi pale est un livre sur l'épuisement spirituel. le définitif désenchantement du monde.

Cette ouverture aux enjeux civilisationnels est bien entendu un vieux serpent de mer de toute la littérature : trouver un mésusage de la langue, la sauver ainsi de cet éoignement du monde qu'elle demande comme prix de ses moults usages. Le prix de la langue. Wallace le trouve exhorbitant et tente à sa manière de trouver des failles dans la coque de verre où elle nous a enfermé.
Ces monologues infinis et redondants de personnages falots sont des dénonciations de la langue au moyen de la langue. La ou le musicien noise s'efforce de produire quelque chose qui ne soit pas nommable pour montrer la voie du salut, wallace a pour stratégie de mettre le langage en position crue, ridicule, il l'humilie, il lui met le nez dans son caca, il lui fout des coup de pied au cul. Mais les deux ont finalement la même conviction : point de salut dans la langue. la "rédemption" de nos pêchés de raison hors du langage

Reste cet étrange personnage dont on ne saura jamais trop à quoi il sert, cet enfant qui s'est donné comme but d'embrasser chaque partie de son corps, inclus son anus, ses aisselles, mais aussi ses yeux, sa bouche, ses propres lèvres… ce personnage qui consacre sa vie à cette tâche impossible et qui est peut etre le seul à être heureux. a pouvoir entrapercevoir le bonheur de par justement l'impossibilité de sa tâche. l'impossibilité romantique. Il a trouvé un défi à lancer à un monde qui n'en connaît plus aucun. un impensé. un impensable. Un défi que la culture ou la pensée ne pourra jamais régler. Il est le seul à tirer de cette solitude absolue (car s'embrasser soi-même ça se pose là comme métaphore...) quelque chose comme un univers, certes à sa petite mesure, mais un univers quand meme, un univers qui bouge tout seul et ne dépend en rien de ce qu'on peut en dire. un univers sans balise. Il est le seul à exister hors des mots (des données). a exister dans ses gestes, ses torsions, ses douleurs, à exister en se confrontant à la matière. Il ets aussi le seul à rêver, à considérer l'impossible comme une partie de la vie, la principale peut-être bien. Il est finalement le seul à ne pas être borné


This page is powered by Blogger. Isn't yours?

Older Posts newer Posts